Actualités  |  Vendredi 13 mars 2026

L’IA, la Chine et le reste menacent les emplois

La croissance crée l’emploi. La formule avait jusqu’à présent valeur de théorème. Mais un fait nouveau la met aujourd’hui à l’épreuve. Les Etats-Unis, dont Donald Trump abîme l’image chaque jour un peu plus, connaissent en effet une forte croissance: +4,3% en rythme annualisé au troisième trimestre 2025. C’est considérable par rapport aux performances de l’Union européenne (+1,6% sur l’ensemble de l’année) et de la Suisse (+1,4% selon les prévisions les plus optimistes).

Cette croissance américaine est notamment due aux énormes investissements réalisés là-bas dans l’intelligence artificielle (IA). Mais si elle a fait des étincelles à Wall Street, elle n’a pas eu d’effet sur l’emploi. Au contraire. L’économie américaine n’a créé que 49 000 nouveaux emplois par mois en 2025, contre 168 000 l’année précédente. Ainsi, le taux de chômage a pris l’ascenseur: de 4% en janvier à 4,4% en décembre.

En Suisse aussi, le chômage augmente. Il s’est affiché à 2,8% fin décembre contre 2,4% en 2024. Licenciements et délocalisations continuent d’être à l’œuvre dans de nombreux secteurs, de Schindler à Bernina, de Globus à Nestlé, de Swisscom à Sunrise. Mais la hausse est surtout marquée dans deux branches: banques et assurances, et pharma. Pour en avoir la confirmation, il suffit de penser aux annonces d’UBS et d’Helvetia Baloise, ou de Novartis, Janssen, Pfizer, Behring. D’autres phénomènes se dessinent: 1. Les diplômés de l’enseignement supérieur sont particulièrement concernés par le chômage. 2. Lors de licenciements, les cadres sont proportionnellement plus touchés que les autres employés.

Cette situation s’explique en partie par la conjoncture: ralentissement de l’économie européenne, impact des droits de douane à la Trump et force du franc face à l’euro et surtout au dollar. Mais des facteurs structurels pèsent de plus en plus dans la balance.

D’abord les gains de productivité dus à l’IA. Les entreprises qui licencient n’hésitent plus à le dire. Swisscom, par exemple, explique ses mesures de restructuration par les économies réalisées grâce à l’IA. D’une manière générale, les professions les plus exposées à l’IA connaissent un chômage plus élevé, selon Marcel Keller, président national d’Adecco Suisse. C’est le cas dans le commerce, l’administration, la gestion, mais aussi dans les technologies de l’information. Or l’IA n’en est qu’à ses débuts. Son développement va multiplier les «robots» capables de travailler 24h/24, 7j/7, pour le même coût, dans les domaines les plus divers de l’industrie et des services.

Un autre facteur structurel déploie en revanche pleinement ses effets: le bulldozer chinois. Notre dépendance envers l’Asie, et d’abord la Chine, est devenue gigantesque. L’usine du monde est désormais l’économie la plus puissante et la plus innovatrice. Non seulement «elle a dépassé l’industrie suisse sur certains aspects de l’innovation», comme le reconnaît Martin Hirzel, président de Swissmem, mais tous ses concurrents. La pharma illustre ce constat: selon la revue Nature, quatre des cinq meilleurs instituts de recherche en science naturelle et de la santé en 2025 étaient chinois. Le secteur le plus porteur de la prospérité suisse, grâce à ses exportations, se trouve ainsi menacé par la concurrence asiatique et les menaces de sanctions américaines.

Il ne s’agit pas de faire peur, mais d’être conscient d’un risque croissant de déclassement, d’un «choc systémique» pour l’économie européenne à laquelle nous sommes liés. Selon un récent rapport du haut-commissaire français au Plan, plus de la moitié de la production manufacturière européenne est menacée. Car les produits chinois sont non seulement moins chers de 30 à 40%, mais souvent de qualité similaire, voire supérieure.

Un sursaut politique est nécessaire dans notre pays. Aussi utiles qu’ils soient, les accords de libre-échange ne suffiront pas. C’est la dernière heure qui sonne pour mettre au point une stratégie économique capable de redresser la barre et de préserver notre prospérité. Malheureusement, une conception ultralibérale du monde, d’une naïveté confondante au regard des réalités, continue de laisser faire. S’y ajoute cette illusion de croire que ce qui nous a toujours réussi jusqu’à présent va continuer de nous protéger. Et jusqu’à présent, il est vrai qu’un bon coup de bise parvenait toujours à dissiper les nuages et à ramener le soleil. Le problème, c’est que le vent est désormais aux tornades.

Olivier Feller
Conseiller national PLR Vaud

Article publié le 13 mars 2026 sur le site du journal Le Temps avec une accroche sur le support papier