FAUDRA-T-IL METTRE LE VIN EN BIÈRE?

Sans parler des intempéries qui ont durement touché certaines régions en 2005, les vignerons et toute l'économie vitivinicole du pays ont dû faire face, en quelques années, à de nombreuses difficultés: baisse de la consommation depuis plus d'une décennie, augmentation de la concurrence étrangère avec l'ouverture des marchés, introduction de la limite du 0.5‰ au volant. Deux chiffres permettent de situer les choses. Aujourd'hui, les vins étrangers représentent deux tiers des vins rouges et 40% des vins blancs consommés en Suisse. Et la chute du chiffre d'affaires des restaurateurs à la suite de l'introduction du 0.5‰ au volant s'est stabilisée autour de 20%.

Le défi du marché est en passe d'être relevé, malgré le handicap des coûts de production dans notre pays. Avec la diversification des cépages, le retour de spécialités du terroir, le développement d'appellations d'origine contrôlée (AOC), le recours à un marketing moderne, de nombreux vignerons s'emploient avec succès à fonder l'image du vin suisse sur la qualité. Les preuves et les résultats sont là.

Mais un autre danger menace, plus pernicieux. La Commission européenne prépare un plan d'action réclamé par le Conseil européen des ministres de la santé en 2004. Ce plan sera présenté au Conseil au début du mois de décembre prochain. Il prévoit la réglementation de la publicité et la mention d'un message sanitaire sur les bouteilles, comme c'est déjà le cas sur les paquets de cigarettes. Il vise également à augmenter les taxes frappant les boissons alcoolisées. Raisonnement? Une hausse de 10% du prix réduirait le nombre de morts dus à l'alcoolisme dès l'année suivante et rapporterait un supplément de revenus fiscaux de l'ordre de 13 milliards d'euros. Si ces recommandations sont adoptées, elles serviront de doctrine au sein de l'Union européenne et l'on sait comment il est facile de glisser de la doctrine aux doctrinaires.

Un signe vient d'en être donné tout près de nous. Lors de la journée d'accueil des nouveaux étudiants à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, la partie officielle est traditionnellement suivie d'un moment de détente autour des stands tenus par les diverses associations actives sur le campus. Cette année, ces associations ont reçu un courrier leur indiquant qu'«aucune boisson alcoolisée ne doit être distribuée durant le déroulement de la manifestation». Motif invoqué: le souci de cohérence avec les campagnes de prévention contre le tabac et l'alcool engagées par l'Ecole. Les associations d'étudiants ont naturellement riposté en rappelant que l'EPFL distribue elle-même de l'alcool durant les apéritifs qu'elle organise. Tout est donc en place pour que l'engrenage de la cohérence conduise à une interdiction progressive de la consommation d'alcool dans les institutions publiques.

Les choses sont pourtant claires. La lutte légitime contre l'abus d'alcool ne doit pas conduire à la lutte contre la consommation de boissons alcoolisées, en particulier du vin et de la bière. Pour deux raisons au moins. 1. Contrairement au tabac, une consommation régulière de vin, pour autant qu'elle soit modérée, non seulement n'est pas nuisible, mais peut même être profitable à la santé. 2. Le vin, fruit de la vigne et du travail des hommes, est un élément plus que symbolique de notre civilisation. Il fait partie d'un art de vivre et du plaisir d'être ensemble autour d'une table, en famille, entre collègues ou entre amis, et ne doit pas devenir l'enjeu d'un conflit de société entre adeptes et abstinents.

Olivier Feller
Député au Grand Conseil

Article publié dans 24 Heures du 7 novembre 2006

Mardi 7 novembre 2006