LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE N'EST PAS UN GADGET

Micheline Calmy-Rey a certes fait de hautes études internationales à Genève avant de devenir notre ministre des affaires étrangères. Cela ne lui a pas nécessairement donné le sens de la diplomatie. Elle n'avait apparemment pas averti ses collègues du Conseil fédéral de son intention d'évoquer publiquement, fut-ce sous forme interrogative, une éventuelle candidature de la Suisse au Conseil de sécurité des Nations Unies. L'ambiance de la séance gouvernementale qui a suivi s'en est, paraît-il, ressentie.

Il n'y a en effet aucune raison pour qu'un membre du gouvernement satisfasse son ego en apprêtant de manière personnelle une politique de neutralité à laquelle le peuple suisse est massivement attaché. Un sondage réalisé au début de cette année vient opportunément de le rappeler: 90% des Suisses approuvent le principe de neutralité. Ce principe doit-il s'adapter, devenir plus ou moins «actif» en fonction des événements et de la conjoncture mondiale? La question n'est pas illégitime. Mais c'est au Conseil fédéral qu'il revient, après une discussion en collège, de prendre les initiatives qui conviennent aux circonstances. Si la conseillère fédérale chargée du Département des affaires étrangères a des propositions à faire, et pourquoi pas, qu'elle les fasse, mais à ses collègues d'abord. Si elles sont acceptées, elle aura tout le loisir de les mettre en valeur par la suite et d'ouvrir le débat démocratique pour les faire aboutir.

Même en France, où le goût du pouvoir personnel et de la petite phrase au parfum médiatique est pourtant marqué, ce n'est pas le ministre des affaires étrangères qui conçoit, à lui seul, la politique extérieure du pays. Non seulement Philippe Douste-Blazy n'improvise pas la politique étrangère de l'Hexagone devant micros et caméras, mais, s'il le faisait, on pourrait encore lui trouver des excuses.

Premièrement, le gouvernement auquel il appartient est «monocolore» et il pourrait imaginer que ses collègues sont tous sur la même longueur d'onde que lui. Ce serait excessif, vu ce que l'on sait par exemple des rapports entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy. Mais M. Douste-Blazy n'appartient en tout cas pas à un gouvernement de coalition, de consensus, qui oblige à davantage de collégialité.

Deuxièmement, le gouvernement français est responsable devant le Parlement. Il peut être à tout moment remercié par les députés si la politique suivie ne leur convient pas. Comme on le sait, cette voie-là n'existe pas dans notre pays. C'est heureux pour la stabilité de nos institutions mais cela oblige à davantage de sens des responsabilités.

Dans ce domaine comme dans tous les autres, la tentation d'un membre du Conseil fédéral de mettre ses collègues devant le fait accompli, c'est la politique du pire. Elle ne peut conduire qu'à l'exacerbation des querelles personnelles et partisanes. Ce n'est pas dans l'intérêt du pays. C'est même contre-productif.

Plus profondément, l'évocation d'une candidature, même lointaine, de la Suisse au Conseil de sécurité des Nations Unies en pleine crise proche-orientale relève plus de la provocation que de l'intelligence politique. Dans un contexte aussi dramatique, elle traduit un nombrilisme inquiétant. La sécurité d'Israël, la reconstruction du Liban sont en jeu en même temps qu'un équilibre jusqu'ici introuvable au Proche et au Moyen-Orient. Qu'importe, le Département fédéral des affaires étrangères a des idées: la Suisse pourrait un jour être candidate à l'exécutif onusien et à ses tractations de coulisses. Il n'est pas certain qu'à se prendre avec tant de sérieux au jeu des grandes puissances notre pays gagne en crédibilité.

Olivier Feller, député

Article publié dans la Nouvelle Revue du 28 septembre 2006

Jeudi 28 septembre 2006