AMGEN EN IRLANDE: L'ECONOMIE SUISSE A BESOIN DE VIAGRA

La Suisse a perdu la bataille d'Amgen. Ne demandez pas pour qui sonne le glas, pour Galmiz ou pour Yverdon-les-Bains. Il sonne pour le pays tout entier, comme un nouvel avertissement. Que faut-il faire pour éviter pareil fiasco à l'avenir et pour être prêt à accueillir un projet de cette ampleur?

Aucun des terrains proposés à Amgen, soit à Galmiz, soit à Yverdon-les-Bains, ne répondait complètement aux vœux exprimés par le numéro un mondial de la biotechnologie. L'Irlande a mis à disposition 60 hectares d'un seul tenant. D'où l'idée récemment émise par la conseillère d'Etat vaudoise Jacqueline Maurer de créer quatre à six sites en Suisse capables d'accueillir ce type d'entreprises. Excellente proposition qui aurait également le mérite de freiner les rivalités cantonales.

Mais il faut faire vite et voilà le premier problème. Car on voit mal les cantons se mettre rapidement d'accord entre eux sur l'implantation de ces quelques sites (on les entend déjà dire: et moi, et moi, et moi). Quant à la Confédération, a-t-elle vraiment la force et l'envie d'empoigner ce dossier et de le mener à bien dans les meilleurs délais?

Deuxième problème: la fiscalité. L'Irlande bénéficie d'une fiscalité avantageuse pour les investisseurs. L'impôt sur les sociétés (12,5%) y est le plus faible de l'Union européenne. Amgen l'a sans doute jugé plus favorable que les exonérations accordées par la Suisse aux entreprises étrangères qui viennent s'installer sur son territoire. Là aussi, il est temps d'adapter l'imposition des sociétés à la concurrence internationale, sans tomber dans les excès du demi-canton d'Obwald où plus on gagne, moins on paie.

Troisième problème: l'opposition fondamentaliste de certains mouvements écologistes aux projets de développement dont notre prospérité a besoin. Si le cas Amgen est emblématique d'un comportement abusif, d'autres blocages se produisent chaque jour à une autre échelle. Voyez l'opposition lancée contre l'implantation de la Fédération internationale de basket, la FIBA, à Nyon, malgré les mesures prises pour que le projet respecte l'environnement.

Si nous ne parvenons pas à réduire la complexité de nos procédures de décision dans ce domaine, nous finirons par transformer ce pays en parc d'attractions Belle Epoque.

L'installation d'Amgen à Cork est d'autant plus regrettable qu'il s'agit d'une entreprise de biotechnologie, l'un des rares secteurs d'activités à haute valeur ajoutée où nous pouvons encore afficher des ambitions. Et pourtant, il est vraisemblable que la plupart des Suisses ignoraient jusqu'à l'existence de Cork avant cette affaire, bien que treize des quinze plus grosses compagnies pharmaceutiques mondiales soient installées dans cette région.

Les responsables d'Amgen n'ont en tout cas pas lésiné sur l'énumération des atouts irlandais: industrie biotechnologique florissante, infrastructures appropriées, climat attractif pour les affaires, main-d'œuvre hautement qualifiée. Du coup, les Irlandais sont aujourd'hui plus riches que nous.

Selon les statistiques publiées fin décembre 2005 par Eurostat, les Européens les plus riches sont les Luxembourgeois (avec 227 points). Les Irlandais viennent ensuite, très loin derrière certes (avec 138 points) mais devant les Suisses (avec 132 points). Et l'écart se creuse. En 2005, le produit national brut a augmenté de 4,8% en Irlande. C'est pratiquement le triple de la croissance enregistrée dans notre pays.

L'économie suisse souffre désormais des mêmes maux que notre démographie. Le nombre de créations d'entreprises ne compense pas les décès. Pour chaque emploi créé par de nouvelles entreprises en 2003, deux ont disparu. Le solde est négatif dans toutes les régions et dans tous les secteurs d'activités. Comme les pays qui nous entourent, nous voyons notre vitalité économique s'amenuiser progressivement sous la forme d'une double délocalisation. Les emplois nous quittent pour s'implanter sous des cieux plus propices aux affaires, le plus souvent en Asie, alors que les sans-emploi d'Afrique et d'ailleurs affluent en Europe, par tous les moyens, parfois au risque de leur vie.

Comme le soulignait récemment le quotidien Le Monde, le «tigre» irlandais dispose encore d'un autre atout: «l'énergie, la confiance et l'optimisme de sa population». Ces choses-là ne poussent pratiquement plus dans notre pays. Nous nous comportons comme des gens gâtés à qui demain apportera plus et mieux sans effort.

C'est l'inverse qui se produit et qui va s'accélérer si nous ne retrouvons pas très vite le goût de la compétition. A moins, évidemment, que notre projet d'avenir national se limite à cultiver des légumes à Galmiz et ailleurs.

Olivier Feller

Article publié dans Le Temps du 1er février 2006

Mercredi 1er février 2006