LE DISCRÉDIT DES DIRIGEANTS POLITIQUES ATTEINT LA COTE D'ALERTE, EN SUISSE AUSSI

En Suisse comme dans la plupart des pays qui nous entourent, le discrédit des dirigeants atteint la cote d'alerte. L'incohérence, les promesses non tenues, le mépris de l'opinion ont saboté la confiance dans les gouvernements et les partis. Le baratin sur la lutte contre le chômage ou la hausse des coûts de la santé, l'accumulation des déficits publics, les effets d'annonce qui ont pour seul but d'exister dans les médias sont dans une large mesure responsables de la montée en puissance des extrêmes - en Suisse, on appelle ça gentiment la polarisation - et du blocage du système qui en résulte.

Mépris de l'opinion? «Les citoyens ont le sentiment que la Commission européenne ne défend pas avec assez de détermination leurs intérêts, et en particulier leurs intérêts économiques.» Cette récente envolée de Jacques Chirac, un jour d'effervescence syndicale dans les rues des grandes villes de France, relève de l'acrobatie verbale pour essayer de se sortir du gouffre. Quel aveu d'impuissance! A quoi sert-il d'avoir un chef de l'Etat avec tout le faste dû à son rang de monarque républicain, assisté de dizaines de ministres, si c'est pour désigner un bouc émissaire à Bruxelles quand les difficultés s'installent?

Et si l'Union européenne s'assoit sur les préoccupations de ses habitants, que fait Jacques Chirac quand il s'agit de l'ouverture des négociations avec la Turquie à l'adhésion de laquelle il est favorable? Il ignore la volonté de ses concitoyens. Au printemps 2005, 70% des Français étaient hostiles à l'entrée de la Turquie dans l'Union et leur président se moque de leur avis.

Ce mépris n'est pas une particularité hexagonale. A Genève, quand l'électorat fait savoir, en la biffant copieusement, qu'il n'a guère apprécié les prestations de Micheline Spoerri au Conseil d'Etat - elle arrive en 17e place sur la liste libérale des candidats au Grand Conseil! - son parti s'empresse de lui renouveler sa confiance et de maintenir sa candidature au gouvernement...

On ne compte plus en Suisse les promesses non tenues. Se souvient-on par exemple des arguments assénés par les partisans de la loi sur l'assurance maladie, cette magique LAMal qui allait enfin permettre de maîtriser les coûts de la santé? Elle s'est traduite dans les faits par un rituel automnal de hausse des primes. Au début, Ruth Dreifuss expliquait encore qu'il fallait laisser à la loi le temps de faire ses preuves. Ces bienfaits tardant à se manifester, le départ de la conseillère fédérale socialiste a fourni l'occasion à son successeur d'abandonner aux assureurs maladie le soin d'annoncer les mauvaises nouvelles. Avec l'arrivée de Pascal Couchepin, pourtant, l'espoir était revenu quelques mois. Sa volonté de prendre les commandes du Département fédéral de l'intérieur avait laissé penser qu'il tenait un plan dans sa manche. Hélas, il n'en avait, semble-t-il, que les effets.

Plus récemment, la majorité de centre droit du Conseil d'Etat vaudois s'est illustrée dans une palinodie que les citoyens l'ont empêchée d'accomplir jusqu'au bout. Après s'être engagés, lors de la campagne des élections cantonales de 2002, à s'opposer à toute hausse d'impôts, ses représentants ont trouvé normal de préconiser plusieurs augmentations d'impôts trois ans plus tard. La population a fait savoir ce qu'elle en pensait.

La cohérence est le principe même de toute action politique. S'en écarter conduit nécessairement à l'échec. Pascal Couchepin en a fait l'expérience avec son idée de retraite à 67 ans. En se voulant visionnaire, le conseiller fédéral n'a fait que provoquer la colère et l'indignation. La diminution de la population professionnellement active par rapport à l'augmentation des retraités pose, il est vrai, le problème du financement de notre système de sécurité sociale. Mais comment convaincre la population de travailler jusqu'à 67 ans alors qu'il est aujourd'hui déjà difficile de garder ou d'obtenir un emploi à partir de 55 ans? Résultat: l'idée de la retraite à 67 ans a été enterrée sans avoir rien fait avancer. Son seul bilan est d'avoir contribué à faire plonger le Parti radical aux élections fédérales de 2003.

Si les partis du centre droit veulent redevenir une force qui mobilise les énergies et ouvre la voie à la prospérité du pays, ils doivent renoncer à lancer des idées à la criée comme on vend des salades, s'en tenir à leurs engagements et à la réalité. L'art du politique est de dire ce qui est possible et de bien faire ce qu'on a dit. C'est la première condition d'un retour progressif de la confiance que les Suisses ont aujourd'hui perdu.

Olivier Feller

Article publié dans Le Temps du 21 octobre 2005

Vendredi 21 octobre 2005