Les effets nocifs du «politiquement correct» sur les minarets

Deux "Suisse" se sont retrouvées abasourdies le soir du 29 novembre. Une Suisse pesant près de 60%, celle des opposants à la construction de minarets, tout étonnés de l'ampleur de leur succès dans les urnes. Une autre Suisse pesant un peu plus de 40%, à laquelle j'appartiens, surprise par un échec auquel elle ne s'attendait pas.

Si la surprise était manifeste, on est passé sur ses causes comme chat sur braise. Couac des sondages, direz-vous. Soit, puisqu'ils prédisaient un rejet de l'initiative sur les minarets avec une majorité avoisinant 53% des voix. La marge d'erreur réelle, de 20%, est considérable. D'où vient cette méprise importante? Certains vont entonner la rengaine sur le manque de fiabilité des sondages, le danger qu'ils représentent, etc. Ce sera facile mais sans pertinence. Car les sondages ne sont qu'une photographie des opinions exprimées publiquement, éventuellement retouchée par les sondeurs en fonction de leur connaissance du comportement des personnes interrogées sur des thèmes sensibles. C'est un phénomène bien connu: tout le monde ne dit pas au premier venu, en l'occurrence l'enquêteur, ce qu'il pense sur un sujet particulièrement chaud. Et le pourcentage des citoyens qui réservent leur véritable avis à leurs proches et au secret des urnes varie selon l'atmosphère ambiante. Quand l'écart entre la prévision des sondages et le résultat du vote devient à ce point criant, il ne fait que souligner les effets nocifs du "politiquement correct" sur le déroulement d'une campagne.

Ce "politiquement correct", si bien vu des élites mais peu goûté de la population, a par exemple conduit à l'interdiction, ici et là, de l'affiche des opposants aux minarets. Résultat? Plusieurs erreurs en un seul coup. Quoi qu'on en pense, l'interdiction de cette affiche a d'abord fait une formidable publicité aux initiants. Elle a ensuite été ressentie comme une censure exercée par des gens qui prônent par ailleurs la tolérance. Elle a enfin incité de très nombreux citoyens à ne pas exprimer publiquement ce qu'ils ressentent, voire à dire le contraire de ce qu'ils pensent, de peur d'être taxés de racistes ou d'extrémistes de droite, ce qu'ils ne sont évidemment pas tous. Il s'en faut de beaucoup.

Les craintes, les peurs derrière lesquelles notre ministre des affaires étrangères, Micheline Calmy-Rey, la mine défaite, se retranchait avec bien d'autres le soir des votations pour tenter d'expliquer le résultat sorti des urnes, personne n'a vraiment voulu les entendre pendant la campagne, ne serait-ce que pour mieux les combattre. On a plutôt cherché à les étouffer pour ne pas avoir à y répondre en paroles et surtout en actes.

Le score du 29 novembre n'est pas la révélation de peurs inavouées. C'est l'expression d'attentes qu'il n'est pas possible d'exprimer sans se faire traiter de tous les noms, et même de se voir menacer physiquement. Un vrai débat sur les faits et les idées ne peut avoir lieu s'il se transforme en invectives et prend la forme d'un procès en diabolisation.

La manière dont l'establishment évoque ces craintes est d'ailleurs une façon de dire, à ceux qui les ressentent ou les expriment malgré tout, qu'elles ne sont pas fondées. Alors que la population attend des réponses claires et fermes de la part des autorités politiques sur le respect par tous les habitants de notre pays, quels qu'ils soient, des valeurs républicaines.

Car le vote du 29 novembre n'est pas davantage une claque magistrale aux valeurs qui font la Suisse. C'est un vote-sanction, un vote de mécontentement contre la politique menée par le Conseil fédéral et les autorités en général, en matière d'intégration, de sécurité, de politique internationale. Il n'y avait aucune trace d'autocritique dans les propos des plus hauts responsables de notre pays ce soir-là. Personne ne s'est demandé pourquoi le peuple a l'impression que la Suisse n'est plus défendue, que les élites sont devenues défaitistes, que c'est moins le destin du pays que leur destin personnel qui motive les dirigeants. Est-il vraiment nécessaire de rappeler certaines affaires de cette "annus horribilis" comme dirait la Reine d'Angleterre?

Quel message va-t-on adresser à la communauté musulmane de Suisse, aux pays musulmans, etc.? Voilà ce qui revenait comme un leitmotiv le soir du 29 novembre. Cette préoccupation était légitime, il fallait certes s'en soucier sur le champ. Et cette partie du problème a été plutôt bien traitée par les représentants du Conseil fédéral. Mais quel message le gouvernement, les partis politiques, les milieux économiques, les Eglises ont-ils envoyé aux 57.5% de Suisses qui ont voté oui à l'initiative? Rien sinon une avalanche de commentaires plus moralisateurs ou culpabilisants les uns que les autres. On n'est pas vraiment sur le chemin qui pourrait nous permettre de reconquérir l'opinion.

Olivier Feller
Député radical au Grand Conseil vaudois

Article publié dans Le Temps du 2 décembre 2009

Mercredi 2 décembre 2009